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  Archives historiques du tatouage au Canada



Tatoueurs pionniers canadiens / Canadian Pioneer Tattoo Artists

Prof. Clément Demers père 1916 - 1977  (English)

6 articles par Clément fils

 



Tatoueurs pionniers canadiens

Etienne Lavoie alias Prof. Joe 1890-1955

78.-Joe-Lavoie-1916


79.-Prof.-Joe-Etienne-Lavoie,-Le-Petit-Journal,-rue-Saint-La


Etienne Lavoie alias Prof. Joe a été sans doute le premier tatoueur professionnel dûment établi à Montréal, dans le quartier RED LIGHT sur le boulevard St-Laurent. Dans les années vingt, il a travaillé aux côtés des plus grands noms du métier au Canada comme Sailor Joe Simmons, Ted Liberty, Charlie Snow, Doc Forbes et Circus Leo. Tous ont été de passage dans la métropole mais il fut le seul à s’y établir.

C’est après la première guerre mondiale, le corps couvert de tatouage que Joe Lavoie s’engagea dans divers cirques où il s’exhibait pour faire de la publicité de son nouveau métier de tatoueur. Avec des moyens de fortune, il fabriquait ses propres machines et composait quelques-unes de ses encres.

Philippe Dubé

 

Tous les articles suivants sont de Clément fils ©


Ted Liberty 1886-1965

80.Journal-La-Patrie-21-fevrier1960-Ted-Liberty-a-droite-&-C


Carte de visite

Ted Liberty de Boston à Montréal QC. 1886-1965 venait d'une famille de tatoueurs de Boston, États-Unis. Pendant les années cinquante, Ted est venu s'installer à Montréal, boulevard St-Laurent dans une salle de billards bien connue (Montréal Pool Room). Pendant quelque temps, il a travaillé dans le studio du prof. Clément Demers à l’International Tattooing Studio au 1011, boulevard St-Laurent.



Charlie Snow à Halifax NS. 1890-1969

83.-Charlie-Snow-1950-Halifax,-N.S


84.-Carte-de-visite,-Charley-Snow-et-Jerry-Swallow

Carte de visite

Charlie Snow venait de l'Angleterre et a commencé à tatouer à Montréal en 1918, à l'âge de 18 ans. Il apprit le métier avec le vieux tatoueur Fred Baldwin, Anglais lui aussi, déjà installé à Montréal sur la rue St-Laurent. En 1920, Charlie et Fred déménagent à Halifax en Nouvelle Écosse et ouvrent une nouvelle shop. La vieille shop à Halifax rue Barrington, aujourd'hui disparue.

Charlie était très soucieux de l’hygiène pour son époque. Il gardait la shop extrêmement propre et en ordre. Il faisait bouillir ses tubes et aiguilles après usage, mais il utilisait le même pot d’encre pour tous ses clients. C’était un homme qui buvait quotidiennement et beaucoup de rhum, et fumait 3 paquets de cigarettes par jour. Il était un grand raconteur d’histoires. En 1960, il prend sous son aile un jeune tatoueur Canadien de 14 ans nommé Jerry Swallow, qui deviendra plus tard l’héritier du studio d'Halifax. Charlie Snow est mort en 1969, à l’âge de 80 ans, il a travaillé jusqu'au dernier jour de sa vie.


Fred Baldwin à Halifax NS. 1885-1965

85.-Fred-Baldwin,-Halifax,-Terre--Neuve-1885-1965


Fred Baldwin est né en Angleterre vers 1885. Très jeune, il a combattu dans la guerre des Boers en Afrique, et c’est là qu’il apprit à tatouer à la main. Il arriva à Montréal vers 1905 et rencontre le tatoueur Sailor Joe Simmons, qui tatouait aussi à la main. C’est seulement vers 1916 que Fred Baldwin acheta ses premières machines électriques, fabriqué par Percy Waters. En 1918 il enseigne son métier à son jeune ami Charlie Snow, et ensemble ils décident d’aller ouvrir une shop à Halifax, rue Barrington.  Fred et Charlie resteront associés jusqu’à la fin.

Avec les années, Fred Baldwin et Charlie Snow étaient devenu d’excellant artistes tatoueurs, Fred dessina tous les flashes et les avait peint sur des stores. Les fenêtres et les murs en étaient entièrement recouverts. Halifax était un port militaire très important, le travail n’a jamais manqué! Encore en 1962, à l’âge de 80 ans, Fred allait faire son tour au shop à tous les jours, mais ne tatouait plus depuis quelques années. Charlie qui se fessait vieux aussi, s’occupait seul des clients. C’est alors qu’il décida de prendre un jeune apprenti de 14 ans, Jerry Swallow. Fred Baldwin est décédé vers 1965.

 

Vivian (Sailor Joe) Simmons à Montréal et Toronto 1885-1965

87.-Carte-de-visite-Sailor-Joe-Simmons-Toronto-On.-1959

Carte de visite


Au tout début du siècle, le jeune Joe Simmons a apprit à tatouer à la main. Ce n'est qu'en 1918 qu'il acheta ses premières machines à tatouer. Joe changeait souvent d'endroits, il voyageait avec une immense malle qui une fois ouverte ressemblait à un mini tattoo shop. Il a vécu à Montréal, Toronto et Halifax et tatouait surtout dans les salles de billards. À Montréal, il a tatoué dans la salle billard Dubé sur la rue St-Laurent près de Viger. Pendant toute sa vie il a fabriqué son encre noire avec de la suie de lampe à l'huile mélangé avec de la mélasse. Il n’utilisa que deux couleurs, noire et rouge vermillon (contenant beaucoup de mercurique sulfite).

Joe ne savait pas très bien dessiner. Au début des années 60, il engagea le jeune et talentueux Jerry Swallow âgé seulement de 16 ans pour redessiner ses vieux catalogues de flash. Joe dormait par terre dans sa shop sur un vieux matelas, se faisait à manger dans une vieille casserole, et mangeait directement des boites de conserves. Avec l’âge, Joe était devenu presque aveugle. Il est mort en 1965 à 80 ans, d'un empoisonnement de sang.



Sailor Jerry Swallow à Halifax, Calgary, Victoria
Tatoueur depuis 1960

88.-Jerry-Swallow,-New-Glasgow,-N.S

Sailor Jerry Swallow

Par Clément Demers fils
Pour l'Association Tatouage 21 2008
CARNET DE VOYAGES

À travers la vitrine du vieux studio de tatouage de Halifax, le jeune Jerry de 10 ans espionne et examine de proche les dessins de tatouages pour les reproduire sur ses petits copains avec ses stylos de couleurs.

Deux ans plus tard en 1958, il commence à flâner régulièrement à l’intérieur du studio où travaillent les deux vieux tatoueurs Fred Baldwin et Charlie Snow, à faire des courses pour leur rendre service. Halifax est à l’époque un important port militaire, le studio est toujours rempli de marins. Charlie aime bien ce jeune homme sérieux et intéressé au tatouage et le prend comme aide dans le studio. Il commence par passer le balai et nettoyer, pour ensuite couper les stencils et finalement s’occuper de la soudure des aiguilles. C’est lorsqu’il dévoile ses talents cachés en dessin que Charlie l’engage pour redessiner tout le vieux flash sur les murs du studio. C’est en redessinant ces vieux dessins qu’il découvre son propre style. Tout en respectant le style d'origine, il remodèle et améliore les formes et les rend plus facile à tatouer.

Jerry commence à tatouer avec Charlie le 25 mai 1960 à l’âge de 14 ans. Le vieux Fred ne tatouait plus, mais a continué à aller au studio à tous les jours jusqu’au dernier jour de sa vie, en 1965 à l’âge de 80 ans. Avec le temps, Jerry fini par recouvrir tous les murs du studio avec du nouveau flash original. Le vieux Charlie donne à son jeune coéquipier le nom de Sailor Jerry. Charlie Snow s’éteint à l’âge de 80, en 1969, léguant le studio à Swallow.

Bien déterminé à poursuivre sa carrière, Jerry décide d’écrire à Huck Spaulding aux États-Unis et lui montre des exemples de ses dessins et flash. Tout de suite, Spaulding l’engage pour qu’il dessine du nouveau flash pour les prochains catalogues. Pendant les mois d’été, Jerry loge confortablement chez son patron dans une petite chambre en haut d’un garage où il n’a qu’à descendre à l’atelier pour dessiner. Entre 1969-1975, le catalogue Spaulding & Rogers était rempli de flash réalisé par Jerry. Avec le temps, ce flash s’est retrouvé dans les studios partout à travers le monde.

C’est dans cet atelier qu’il fait la rencontre de gens intéressants, ce qui l’emmène plus tard à voyager dans différents pays pour tatouer et pour participer à des conventions.
Il ferme le vieux studio d’Halifax en 1975 et part voyager dans l’ouest Canadien où il fini par ouvrir un petit studio à Calgary pour y rester 5 années. Ensuite, il retourne à Halifax en Nouvelle Écosse au même endroit que l’ancien studio où il fait ses débuts et y reste encore 15 années. En 1995 il déménage à New Glasgow, une plus petite ville côtière près d’Halifax et y demeure 8 autres années. En 2008, il déménage à l’autre extrémité du Canada et ouvre un nouveau studio à Victoria, sur l’île de Vancouver.

Aujourd’hui avec ses 48 années d’expérience, Jerry Swallow est bien vivant et tatoue encore à chaque jour et uniquement sans rendez-vous comme à l’époque.
Il est présentement le plus ancien tatoueur Canadien.

En 1958, à l’âge de 14 ans, Jerry à flâne régulièrement à l’intérieur du shop où travaillent les deux vieux tatoueurs Fred Baldwin et Charlie Snow, et s’offre pour faire des courses pour leur rendre service. Charlie aime bien ce jeune homme sérieux et intéressé au tatouage et le prend comme aide dans le studio. Il commence par passer le balai et nettoyer, pour ensuite couper les stencils et finalement s’occuper de la soudure des aiguilles. Jerry commence à tatouer avec Charlie le 25 mai 1960 à l’âge de 14 ans...
Aujourd’hui en 2010, avec ses 50 années d’expérience, Jerry Swallow est bien vivant et tatoue encore à chaque jour et uniquement sans rendez-vous comme à l’époque.
Il est le plus ancien tatoueur Canadien.


116.-Jerry-Swallow-Tattoo-carnival-trailor-after-closeing-19

117.-Jerry-Swallow-1995-New-Glasgow

89.-Carte-de-visite,-Charley-Snow-et-Jerry-Swallow

Carte de visite



* Doc Forbes à Vancouver BC. Décédé en 1977

90.-Doc-Forbes-Journal-The-Sun,-Vancouver-BC--mars1971

91.-Carte-de-visite-Doc-Forbes,-Vancouver,-BC

Carte de visite


* Roger Lalonde à Ottawa ON.

92.-Carte-de-visite-Roger-Lalonde-Ottawa

Carte de visite


* Prof. Clément Demers à Montréal QC. 1916-1977

94.-Prof.-Clement-Sr.-&-Clement-Jr-1975

Prof. Clément Demers père et Clément fils 1975

95.-Carte-de-visite-Clément-Demers-1972

Carte de visite

18.-Marie-Marthe-Monette-et-son-marie-Cement-Demers-vers-19


En 1947, Clément Demers achète son premier nécessaire de tatouage, incluent le cours du Milton Zeis School of Tattooing. C'est en 1952 que lui et son épouse décident de vivre dans une immense roulotte, à la fois maison et boutique, tirée par une jeep de l’armée. Il se déplace ainsi d’une base militaire à une autre, et installa son salon de tatouage à des endroits stratégiques tout près des camps militaires ; sur le côté de la roulotte était inscrit en gros caractères « TATTOOING THE WORLD OVER ».

Trois des cinq garçons sont né dans cette roulotte durant ces cinq années de voyages. Clément Demers est arrivé à Montréal en 1958 pour s'installer sur le boulevard Saint-Laurent dans un nouvel shop qui faisait face à celle de son prédécesseur. L’International Tattooing Studio était alors l’unique salon de tatouage à Montréal entre 1962 et 1975. Quatre de ses fils apprennent le métier de leur père ; Clément fils, Normand, Serge et Denis.



* Serge Demers à Montréal QC. Tatoueur entre 1975 et 1983

96.-Serge-Demers-Montreal,-Quebec-1976



* Denis Demers à Montréal QC. Tatoueur entre 1976 et 1979

97.-Denis-Demers-1976



* Normand Demers à Montréal QC. Tatoueur entre 1973 et 2008

98.-Normand-Demers,-Montreal,-Quebec,-1974

Carte de visite - Normand Demers

Carte de visite


118.-Normand-Demers-1975



* Clément fils et Huck Spaulding 1972

100-Clement-Demers-fils-et-Huck-Spaulding-1973



* Bruce Bodkin à Ville-de-Québec QC. Tatoueur depuis 1962

93.-Bruce-Bodkin-Québec-Science-Magazine-nov.1976



* Trevor Hodge à Halifax NS.

102.-Carte-de-visite-Hodge,-Halifax,-N.S

Carte de visite



* Henry alias Tony D'Anessa de New York à Montréal QC.
   Tatoueur depuis 1958

104.-Tony-DAnessa--New-York-1961


* Doc, Prof, Pancho (Peter Wallachy) à Vancouver BC.

86.-Sailor-Joe-Pancho



* Circus Leo Leopold à Vancouver BC.

105.-Circus-Leo


* Roy Johnson et Paul Rogers

107.-Roy-Johnson-&-Paul-Rogers

108.-Carte-de-visite-Roy-and-Sharon,-Edmonton,-Alberta

Carte de visite



* Pat Martinuk à Edmonton AL. (Picture Machine)

109.-Pat-Martunuik



* Bill Cotterell à Toronto ON. (Beach Comber's)

110.-Bill-Cotterell-Toronto-ON.-Beach-Combers



* Tex Ouderkirk à Toronto ON. (Beach Comber's)

111.-Tex-Ouderkirk-Toronto-ON.-Beach-Combers

* Keith Stewart à Montréal QC.

112.-Keith-Stewart-Montreal-2000



* Paul Jeffries à Calgary AL. Tatoueur depuis 1978

113.-Paul-Jeffries-2005

 

* Carol Nightingale à Alliston ON.

114.-Carol-Nightingale-Alliston-ON


* Paul Arteau à Toronto ON.

115.-Paul-Arteau-Toronto-ON.-1979



* John W Weatherhead (Curley Allen) à Vancouver BC.

* John van't Hullenaar (The Dutchman) à Vancouver BC.

* Dan Alison à Ottawa ON. Tatoueur depuis 1982

* Tomas Lockhart à Vancouver BC. Tatoueur depuis 1981

* Dan Searles à Hamilton ON. Tatoueur depuis 1985

* Mark Marshal à Dartmouth NS. Tatoueur depuis 1981

* Dave Shore à Vancouver BC. Tatoueur depuis 1971

* Brian et Dave Zut

* Johnson, Prof. G. à Vancouver BC.

* Robinson A. G. à Vancouver BC.

* Amos George à Amherst NS.

* Big Chef à Windsor ON.

* Junior Amos NB.

* Freddy de Coney Island à Halifax NS.

* Bobby MacLean à Halifax NS.

* Dee Brian à Toronto ON.

* Dave & Brian Zut

* Al Newcomb à London ON.

* Docter Ho alias John à Toronto ON.

* Fred Palan alias Sailor Fred à Halifax NS.

* Leclerc à Ville-de-Québec QC. 1922

* Mario Carrier à Ville-de-Québec QC.



Prof. Clément Demers père 1916 - 1977

1.-Clement-Demers-Militaire-Juin-1942

Clément Demers militaire 1942
22e Régiment Royal Canadien


Introduction historique


Clément Demers père 1916-1977
par Clément Demers fils

Tatouage 21 Volume I 2007

Carnet de voyages…

Né à Ottawa (Canada) en 1916, ce n'est que pendant la Seconde Guerre Mondiale que mon père découvre un art qui allait changer sa vie. Il se fait tatouer pour la première fois à Portsmouth en Angleterre, juste avant de partir pour la Sicile et l'Italie où il doit aller combattre.

De retour à Ottawa à la fin de la guerre, il s'offre un nécessaire de tatouage qui contient le précieux cours de la Milton Zeis School Of Tattooing et dans la foulée, ouvre son premier salon. En 1947, la rue York voit son premier tatoueur professionnel s'installer pour quelques années.

En 1952, notre famille quitte le studio pour une vie plutôt nomade. Une grande roulotte tirée par une Jeep fait office de maison familiale et de boutique de tatouage… Nous sillonnons alors les routes canadiennes, nous déplaçant de bases militaires en boîtes de nuits (hôtels), mon père installant provisoirement son salon mobile aux endroits stratégiques qui lui assurent une clientèle de soldats à tatouer. Sur le côté de la roulotte est inscrit en gros caractères « TATTOOING THE WORLD OVER ». Cinq années de voyage passent ainsi au cours desquelles moi et deux de mes frères voient le jour.

En 1958, nous nous installons à Montréal où quelques vieux tatoueurs sont encore en place, tels que Ted Liberty ou Sailor Joe Simmons… Une nouvelle échoppe est ouverte boulevard St-Laurent, au cœur du quartier Rouge (Redlight) et de Chinatown. Mon père succède ainsi à Joe Lavoie, maître tatoueur de « La Main » qui vient tout juste d'expirer.

En 1962, Clément Demers est le seul tatoueur Montréalais. De forte influence Old School américaine, ses tatouages se caractérisent par des contours solides et des couleurs vives et durables. Son travail habile et raffiné le rend peu à peu célèbre… Sa popularité grandissant, mon père devient le « professeur Clément » et se fait une place dans les médias : il répond aux interviews, passe à la télévision, participe à des documentaires.

Toute la famille était aménagée dans l'arrière-boutique. J'ai sept ans lorsqu'un soir, profitant de l'absence de nos parents, Serge, notre grand frère nous grave à tous une étoile sur l'avant-bras ; je ne pleure même pas ! mais Serge a droit à une bonne raclée.

Notre père transmet cependant son art quelques années plus tard à quatre de ses fils. C'est en 1971 que je deviens son apprenti : Normand le sera en 1973, Serge en 1975 et Denis en 1976.

L'International Tattooing Studio, dont l'enseigne annonce fièrement « EXPERT ELECTRIC TATTOOING » devient le premier grand salon de tatouage de la ville du Mont Royal. Ses vitrines exposent des photos d'hommes et de femmes aux corps couverts de tatouages, ses murs sont tapissés de « flash » américains et Anglais. Les navires grouillants de marins et de marchands sont légion dans le Vieux Port de Montréal… Les machines à tatouer tournent sans relâche sous les néons et les volutes de fumée…

En 1976, trente ans après avoir acheté sa première machine, mon père prend sa retraite. Il a 60 ans et peut enfin réaliser un vieux rêve en s'adonnant à sa passion : la peinture à l'huile. Installé à la campagne, il ouvre une galerie d'art et un petit salon de tatouage dont la vue donne sur la rivière Gatineau… Une retraite paisible mais qui se révèlera malheureusement de courte durée : c'est en janvier 1977 dans le petit village d'Alcove au Québec que le professeur Clément nous quitte…




English version


Professor Clement Demers Sr. 1916-1977


1.-Clement-Demers-Militaire-Juin-1942


Clément Demers soldier 1942
Royal Canadian 22e regiment

Clement Demers came upon tattooing while in England during the Second World War. He had his first tattoos put on just before leaving for Sicily and Italy where he saw action. After the war, in 1947, he bought his first tattoo outfit, complete with course from Milton Zeis School of Tattooing and opened on York Street in Ottawa, his home town.

In 1952, Clement and his family moved in a traveling trailer hauled by an army jeep, moving from one army base to another, setting up his tattoo shop at strategic crossroads. A large sign painted on the side of the trailer read "TATTOOING THE WORLD OVER" Hotels and night clubs were the best places to meet soldiers and invite them to the trailer for tattoos. During 5 years of traveling, three sons were born in the trailer.

In 1958, Clement Demers decides to settle down and set shop on the Montreal Main, the red light district and heart of Chinatown. The whole family lived in the back store. His predecessor Joe Lavoie, the tattooist of the Montreal Main had just pasted away. A few other old tattooists such as Ted Liberty and Sailor Joe Simmons were in there final years of competing and surviving, working out of poolrooms and barbershops.

By 1962, Clement Demers was the only tattooists left in Montreal. He became renowned for his fine work. His tattoos were of thick solid outlines and bright colors. His style had inherited strong influences of American Old School Tattooing. During 20 years on, his popularity was made through numerous newspaper articles, TV talk shows and documentary films. Eventually came known as professor Clement for teaching 4 of his sons, Clement Jr. in 1971, Norman in 1973, Serge in 1975 and Denis in 1976.

The "International Tattooing Studio" became Montreal's first big tattoo studio. The front windows displayed photos of heavily tattooed men and women and was inhabited by a boa constrictor. A sign proudly announced EXPERT ELECTRIC TATTOOING. The colourful tattoo shop storefront was completely papered with old and new flash. In those years the old Montreal harbour was packed with ships, bustling with sailors and sea merchants. The tattoo machines worked restlessly all through the smoky neon nights.

In 1976, at age 60, Prof. Clement retired to the country to realise a long time dream. Live his true passion, oil painting, and opened an art gallery with a little tattoo shop looking over the Gatineau River. In a small village called Alcove Quebec. Six months later, in January 1977, he passed away after a heart stoke.

 

Les années premières


2.-Carte-de-visite-By-Clem.-rue-York-a-Ottawa-1949

Carte de visite : Ottawa 1947


Clement-Demers-26-Fevrier1949,-85,-rue-York-Ottawa

Clément Demers à Ottawa 1949


The-Ottawa-Journal-Saturday-Febuary-26,-1949

The Ottawa Journal 1949


Les années roulotte


5.-carte-de-visite-trailer-tattoo1956

Carte de visite : Trailer Tattoo 1956


6.-Certificat-Milton-Zeis-1956

Certificat : Milton Zeis 1956


7.-Carte-de-visite,--Prof.-Clement,-Petawawa-Ont.1957

Carte de visite : Petawawa ON. 1957


8.-Maison-et-boutique-itinerante-de-la-famille-Demers-1957

Maison et boutique itinérante
de la famille Demers 1957


9.-Tente,-Clement-Demers-1956

Tente 1956


10.-Roulotte-et-tente,-1956

Roulotte et tente 1956


Tente,--Prof.-Clement-et-Clement-fils,1956

Tente, Prof. Clément et Clément fils 1956


12.-Tattoo-shack-a-Val-Cartier-Qc-.decembre-1958

Tattoo shack à Val-Cartier QC. 1957


13.-Tattoo-shack,-Clement-a-Val-Cartier-Qc.-dec.1958

Tattoo shack, Clément à Val-Cartier QC. 1958


14.-Tattooing-The-World-Over,-1957

Tattooing The World Over 1957


15.-Milton-Zeis-warning-sign-1953

Enseigne : Milton Zeis 1953



Les années Montréal


16.-Carte-de-visite-Prof.-Clement-1958-Montreal

Carte de visite : Prof. Clément 1958


International-Tattooing--Studio-1011,-Boul.-St-Laurent

International Tattooing Studio 1960


18.-Marie-Marthe-Monette-et-son-marie-Cement-Demers-vers

Marie-Marthe Monette et son marie Clément Demers 1959


19.-Clement-Demers,-Montreal,1960

Prof. Clément Demers 1960


20.-Journal-La-Patrie-21-fevrier1960-page-6-par-Pierre-Luc  21.-Journal-La-Patrie-21-fevrier-1960-page-7-par-Pierre-Luc

Journal La-Patrie, 1960


22.-Le-Petit-Journal-semaine-du-27-novembre-1960-page-58-

Le Petit Journal 1960


23.-Photo-Journal-semaine-du-15-au-22-juillet-1961-par-Moniq

Journal 1961


24.-Journal-La-Patrie,-Montreal,-semaine-du-29-octobre

Journal La-Patrie 1964


25.-Journal-The-Montreal-Star-Tuesday-Febuary-15,-1966

Journal The Montreal Star 1966


26.-Prof.Clement1968-Montreal

Prof. Clément 1968


27.-Journal-inconnu-vers-1969-Montreal

Journal inconnu, vers 1969


28.-Journal-inconnu-vers-1970-par-Marc-Chatelle

Journal inconnu, vers 1970


29.-Journal-The-Montreal-Star-Monday-March-23,-1970-

Journal The Montreal Star 1970


Carte-de-visite-International-Tattooing-Studio,-Montreal

Carte de visite : Prof. Clément et Fils 1971


31.-Clement-Demers--photo-de-Peter-Brosseau-pour-The-Montreal

The Montreal Star 1972


32.-Journal-inconnu-Montreal-1972

Journal inconnu, vers 1972


33.-Journal-inconnu,-vers-1972,-Montreal-

Journal inconnu, vers 1972


34.-Journal-inconnu,-vers-1972,-Montreal-by-Sandra-Shatilla

Journal inconnu, vers 1972


35.-Journal-inconnu1973-by-Adrian-J.-Gatrill

Journal inconnu, vers 1973


36.-Journal-The-Gazette,-Montreal,-Saturday-December-15

Journal The Gazette 1973


37.-Journal-inconnu-vers-1973-Montreal

Journal inconnu, vers 1973


38.-Journal-Sunday-Express-August-5,1973-by-Paula-Stromberg

Journal Sunday Express 1973


39.-Journal-Le-Nouveau-Samedi-Montreal-8-avril-1973

Journal Le Nouveau Samedi 1973


40.-Journal-La-Presse-Montreal-Lundi-19-Mars-1973

Journal La-Presse 1973


Journal-La-Semaine,-Montreal-15-au-21-juillet

Journal La-Semaine, vers 1973


Journal-La-Patrie,-Montreal-semaine-du-8-au-14-juin

Journal La-Patrie 1975


43.-Journal-The-Montreal-Star,-Monday,-December-29,-1975

Journal The Montreal Star 1975


44.-Le-Petit-Journal,-Montreal

Le Petit Journal 1976


45.-Prof.-Clement-et-ses-cinq-fils---Serge---Denis---Normand

Prof. Clément et ses cinq fils 1976


La dernière année


46.-Clement-Demers-Galerie-Alcove-Quebec-1976

Galerie-Alcôve, Alcôve QC. 1976

47.-Prof.-Clement-peintre1976

Prof. Clément Peintre 1976

 

Publications

Livre : Tattoo-tatoué. par Philippe Dubé 1980

48.-Couverture-Tattoo-tatoue 49.-Couverture-interieure-Tattoo-tatoue

Couverture : Tattoo-tatoué


50.-Photo-de-Clement-Demers-Tattoo-tatoue,-par-Philippe-Dube

Prof. Clément Demers


51.-Prof.-Clement-au-centre,-son-fils-Normand-a-gauche-et-Clement

Prof. Clément et ses deux fils


Article : Remembering Prof. Clément Demers Sr.

Article de magazine de 12 pages par Chuck Eldridge
Skin & Ink, juin 2009

 
   
 
   
 
 
 
 
 
 
 
  

Film : ONF, Le Boulevard Saint-Laurent 1962


66.-Critique-du-Film-Boulevard-Saint-Laurent-1962-par-Jack-Z

Critique du film


67.-Pochette-du-Film-Boulevard-Saint-Laurent-1962

Pochette du film


Visionner le film
Documentaire avec extrait du Prof. Clément situé
entre 18:05 et 20:00 minutes 1962







  Bill Baker : Le making of Eikon Device
 
Tarzan en Amérique
 
Le tatoueur de Strasbourg : Guy Peuckert
 
Le temps des séminaires

Bruno Cuzzicoli : Le tatoueur de Pigalle

Bruce Bodkin Jr. raconte ses débuts




Bill Baker : Le making of Eikon Device

Interview par Clément Demers
Tatouage 21 Volume I 2007

122.Bill-Baker-EIKON-DEVICE

QUAND AS-TU COMMENCÉ À TATOUER, BILL ?

J'ai fais mon apprentissage avec Paul Jefferies de Smilin'Buddha à Calgary (Canada). C'était en 1981, j'avais alors 22 ans, et je sortais de l'école des Beaux-arts. C'est également à Calgary que j'ai rencontré le célèbre monsieur Jerry Swallow de Halifax, sa boutique étant seulement à quelques rues plus loin. Ces deux personnes m'ont énormément motivé pendant mes premières années de tatoueur. En 1990, j'ai alors ouvert ma première boutique, Tat-a-rama, à Toronto. C'est là que j'ai fait connaissance de Dean et Monika Stengele, des amis qui allaient devenir de précieux associés dans mes recherches sur les machines. En 1992, j'ai vendu la boutique ; aujourd'hui elle est réputée une des plus « pro » de Toronto.


À QUEL MOMENT AS-TU COMMENCÉ TES RECHERCHES ?

Et bien voila comment c'est arrivé : au début, pendant mes années à tatouage à Calgary, j'essayais de comprendre quels types de dessin convenaient le mieux au tatouage et toujours dans le but d'améliorer mon travail, j'ai d'ailleurs consacré plusieurs années à l'étude du dessin. Puis avec le temps, j'ai commencé à comprendre que les différentes aiguilles pouvaient donner des résultats variables. C'était mon premier projet de recherche et d'expérimentation. J'ai alors acheté toutes les aiguilles que je pouvais trouver, de partout à travers le monde. Je tatouais tous les jours en essayant toutes ces aiguilles. Pendant plusieurs années Dean et moi en avons testés beaucoup. Nous notions tous les résultats et accumulions les données. À cette époque je croyais que les aiguilles étaient la seule chose qui comptait vraiment.


DEAN ET MONIKA, QUE FAISSAIENT-ILS?

Dean fabriquait des aiguilles et plusieurs autres produits différents, Monika faisait fonctionner notre nouvelle petite compagnie, Eikon Device, c'était en 1992. Les aiguilles étaient notre seul produit pendant les premières années. Pendant cette période de tests, j'ai constaté que certaines aiguilles fonctionnaient mieux sur certaines machines que sur d'autres. C'est là que j'ai compris que le fonctionnement de la machine avait besoin d'être examiné de plus près. Je ne connaissais pas encore grand-chose dans ce domaine. Un jour, Dean et moi sommes mis à observer le fonctionnement de la machine en termes de cycle : vous savez, lorsque l'aiguille est vers le haut et ensuite vers le bas, nous avons identifié alors cela comme étant 1 cycle. C'est là que j'ai réalisé que lorsque le ressort appuie vers le haut sur la vis de contact, il devient flexible et si tu mets un ressort plus mince, sa flexion est plus longue vers le haut. C'était le début fondamental pour comprendre la vitesse de la machine et le rapport cyclique « duty cycle ». Nous ne connaissions même pas le terme duty cycle, c'est Dean qui l'a identifié dans un bouquin d'électronique. Nous savons bien sûr depuis longtemps, que la vitesse varie selon l'épaisseur du ressort, cela s'entend même facilement à l'oreille, mais nous n'avions aucun appareil pour mesurer cela.


AVEZ-VOUS UTILISÉ UN MULTIMÈTRE ?

Oui, mais il y avait un problème, le multimètre ne peut se connecter à une machine à tatouer. Il fallait donc modifier le système électronique pour y arriver. C'est grâce à un ami, un « génie » en électronique, que nous avons pu réaliser cette expérimentation. Nous avons construit une machine avec des fils allant dans tous les sens, munie de plusieurs lecteurs et gadgets : ça ressemblait étrangement au laboratoire du Docteur Frankenstein. C'était compliqué, mais nous avons réussi à réorganiser le circuit de façon à obtenir une lecture fiable du duty cycle. Nous pouvions enfin mesurer le temps du circuit électrique ouvert et le temps du circuit électrique fermé sur la machine à tatouer. Nous étions complètement bouleversés par cette découverte!

Mais, notre plus grande surprise est venue lorsque nous avons découvert que le multimètre pouvait aussi
nous montrer la vitesse du ressort. C'était la première fois que nous observions la vitesse réelle de l'aiguille. C'était des moments excitants et très motivants pour Dean et moi. Nous découvrions des choses que nous n'avions jamais imaginées. Il me venait des « révélations » sur le contrôle que je pouvais avoir sur la machine. C'était devenu pathétique… La nuit, je devais écrire constamment toutes mes idées, par peur de les oublier ou de mourir dans mon sommeil (rires). Pendant des mois, nous avons effectué des multitudes de tests : à cette époque, notre seul objectif était simplement de démontrer que différentes épaisseurs de ressorts donnaient différentes vitesses. Nous avons acheté tout ce qui nous tombait sous la main comme Spring stock avec toutes les épaisseurs et largeurs possibles de ressorts. Nous les avons coupés, pliés, chauffés et tordus de toutes les façons. C'est avec la découverte du feeler gauge qu'il est devenu possible d'obtenir des d'épaisseurs différentes. Notre petite compagnie s'est donc s'est mise à fabriquer des ressorts et à en vendre.


MAIS VOUS VENIEZ D'INVENTER LA EMS ?

Honnêtement Clément, nous n'avons jamais pensé que cet appareil expérimental pouvait devenir un jour un produit et un outil pour les tatoueurs. Nous n'avions pas encore réalisé ce que nous venions d'inventer. Un jour, c'est venu dans ma tête comme un éclair... si les tatoueurs achètent nos ressorts, ils voudront aussi posséder cet appareil pour choisir eux-mêmes les ressorts et la vitesse! La fabrication de l'EMS (Eikon Meter Supply) était devenue notre préoccupation première. Plusieurs prototypes ont vu le jour avant que naisse l'EMS 200, une boite d'alimentation variable avec compteur de vitesse et compteur du rapport cyclique (duty cycle). C'est une invention donc nous sommes très fiers! Et en parlant de vitesse, j'aimerais mentionner une chose à propos de la terminologie (hertz) lorsque nous parlons de cycles par seconde : nous préférons dorénavant utiliser l'expression « cycles par seconde » (CPS), pour identifier la vitesse.


NOMME-MOI QUELQUES INOVATIONS DE EIKON DEVICE

Le système Tru Spring est le résultat de plusieurs années de recherches. Nous avons découvert que le poids de la masselotte influence beaucoup la vitesse. Nous avons donc fabriqué une multitude de formes de masselottes et avons effectué les tests avec notre nouvel appareil, et nous étions complètement étonnés des résultats. Aussi, j'ai compris que si je ne pliais pas les ressorts j'obtenais des résultats toujours consistants et tous les ressorts avant et arrière restaient toujours identiques. Après deux années de recherche et d'expérimentation, le nouveau système était prêt et disponible dans notre catalogue.


MAIS LE SYSTÈME TRU SPRING NE FONCTIONNE PAS SUR TOUTES LES MACHINES ?

C'est exact ! Le problème c'est qu'il n'y a pas assez de standardisation dans l'industrie des machines.
C'est pour cela que nous travaillons actuellement sur la création d'une machine Eikon. Si nous prenons le contrôle sur la géométrie, toutes nos pièces pourront enfin fonctionner ensemble. Je travaille en ce moment avec cette nouvelle machine et je crois qu'elle sera bientôt prête. Il y a aussi les nouvelles bobines, c'est une merveilleuse trouvaille parce que cela nous donne d'avantage de contrôle sur le duty cycle. Nous avons installé une pastille isolante sur la bobine avant. Cette petite pastille empêche la masselotte de coller à la bobine, elle remonte plus vite et cela prolonge le duty cycle fermé. Ensuite il y a eu les tests avec les condensateurs. Depuis plus de 30 ans les tatoueurs en utilisent sans vraiment savoir à quoi ils servent. C'est grâce à la EMS 200 que nous pouvons observer réellement ce qui ce passe.
Le condensateur élimine l'arc électrique qui travers la vis de contact au ressort avant et cause une lecture erronée du duty cycle. Aussi, depuis quelque temps je travaille à l'étude d'un appareil qui mesurera la force de frappe des l'aiguilles. Il y a aussi une nouveauté encore en phase d'étude : je me garde d'en parler maintenant, je peux simplement dire que c'est dans le domaine électronique du circuit.
Cette nouveauté apportera une amélioration considérable au fonctionnement de la machine.


C'EST DONC POUR L'INSTANT UN SECRET BIEN GARDÉ ?

Voila! (rires) Il faudra encore quelques années avant de voir le produit fini.


D'OÙ VIENT L'IDÉE DE MACHINE GUN MAGAZINE ?

C'est entièrement mon initiative et moi seul qui m'en occupe. Une fois par an, j'y consacre trois mois de préparations et d'écritures (je n'ai pas d'ordinateur, alors j'écris tout sur papier). Pendant cette période je ne tatoue presque plus et me concentre uniquement sur la rédaction et le montage du magazine. Je veux surtout qu'il soit facile à comprendre, je m'efforce d'écrire et d'expliquer dans un langage technique simple et compréhensif pour tous.


QUI EST DERRIÈRE EIKON DEVICE ?

C'est Dean, Monika et moi, nous sommes égaux et partenaires.
Nous avons chacun nos champs de compétences dans la compagnie et nous avons aussi une petite équipe d'employés extraordinaires. Certains secteurs font des « profits » alors que d'autres en dépensent. Moi, je suis d'un secteur qui dépense! (rires). Je me consacre uniquement aux recherches et à Machine Gun Magazine. Sans Dean et Monika, rien ne serait arrivé parce que je n'y serais jamais parvenu tout seul…


C'EST UNE BELLE RÉUSSITE POUR VOUS !

Absolument! Et le plaisir de faire tout cela vaut plus que tout l'argent du monde.
Je te jure Clément, si je me faisais frapper par une voiture aujourd'hui, je serais toujours un gars satisfait et heureux! (grand sourire)



Tarzan en Amérique

Par Clément Demers fils
Pour l'Association Tatouage 21 2007

Tarzan - tatoueur


CARNET DE VOYAGES

Été 1977. Tarzan part en Amérique pour acheter ses premières machines à tatouer... son plus grand rêve se réalise enfin...

Début 70, le jeune aventurier s'embarque sur un morutier à St-Malo et part à la pêche sur les côtes de Terre-Neuve et St-Pierre et Miquelon. C'est sur ce navire qu'il se fait piquer ses premiers tatouages à la main. Il devient complètement fasciné par cet art et apprends avec habilité les techniques de piquage à la main : il réalise ainsi ses premiers tatouages sur ses coéquipiers marins.

Pendant ses voyages, Tarzan en profite pour se faire tatouer dans tous les studios de tatouage qu'il rencontre sur son passage : Halifax, St-John, St-Pierre et Miquelon, Amsterdam et Paris. Il observe attentivement les professionnels travailler et accumule graduellement quelques savoirs du métier. Il apprend finalement que c'est aux États Unis qu'il pourra s'acheter de l'équipement de tatouage.

En 1977, bien décidé, et avec suffisamment d'argent en poche, Tarzan repart en Amérique, débarque dans la ville de Québec. Il s'achète une grosse bagnole américaine, une Chevrolet Nova et prépare son voyage aux US pour y trouver du matos. Avant de partir, il rend visite au seul tatoueur en ville, Bruce Bodkin, sur la rue Côte d'Abraham. Bruce voyant le sérieux et la détermination du sympathique voyageur accepte de l'aider mais à la seule condition qu'il quitte le Canada après.

Bruce l'accompagne chez Spaulding & Rogers à Voorheesville NY pour l'aider à choisir le meilleur équipement. Les deux hommes traversent la frontière US/Canada avec la vieille Chevrolet et quelques centaines de miles plus tard, ils sont chaleureusement accueillis par monsieur Huck Spaulding en personne.

De retour à Québec, Bruce transmet à Tarzan quelques notions techniques de base, lui apprend à régler ses nouvelles machines, ainsi qu'à souder les aiguilles, préparer les encres, etc. Avant de quitter définitivement le Québec, Tarzan se fait tatouer par Bruce un immense dragon dans le dos, le tout réalisé en quatre jours consécutifs de piquage.

Aujourd'hui, 30 ans plus tard, Tarzan est toujours tatoueur à Nantes.

TARZAN TATTOO
cours des 50 otages
8 allée d'Orléans Nantes
Tél. 02 40 47 97 09




Le tatoueur de Strasbourg : Guy Peuckert

par Clément Demers
pour l'Association Tatouage 21 2008

SOUVENIRS D'UN TATOUEUR

120.Guy-Peuckert-de-Strasbourg


Guy Peuckert vient d'une famille nombreuse issue de la classe populaire de Strasbourg.
À l'âge de neuf ans, à l'aide d'aiguilles et d'encre, un copain lui inscrit sur le bras l'inscription : À MA MÈRE.

En 1972, Guy est âgé de 18 ans : un copain de Belgique lui offre en cadeau un équipement de tatouage. Dès lors, il commence à tatouer chez lui avec une amie, Hélène Febve, très douée pour le dessin. Ensemble, ils ouvrent le premier studio de tatouage à Strasbourg. Guy s'applique à faire le contour des tatous : Hélène, de son côté, effectue le remplissage. Cette même année, Guy part faire son service militaire. Durant toute cette période, Hélène continue d'accueillir les clients au studio et poursuit son travail de tatouage. Au fil du temps, les gens prennent l'habitude de dire qu'ils vont au "Tatouage chez Hélène". L'endroit est alors baptisé ainsi. En 1976, Guy et Hélène déménagent leur studio sur la rue Déserte, tout près de la gare. Le studio y demeure sous ce même nom durant 35 ans, c'est-à-dire jusqu'en 2007...

Bérénice, 10 ans...
Pour un devoir d'école, elle compose le texte suivant en avril 2007
« Mon père s'appelle Peuckert Guy. Son surnom était Guygues. Il avait 53 ans, il mesurait 1.75m et pesait 86 kg. Il avait une longue barbe grise et noire et les yeux verts comme le printemps, avec un peu de marron. Mon père avait les cheveux courts et noirs comme le charbon. Il s'habillait normalement, en jeans avec un pull ou un t-shirt et portait des mocassins. Monsieur Peuckert avait son caractère bien à lui. Il était têtu comme une mule, mais il était gentil et direct. Il disait les choses en face. Il aimait la sincérité et détestait l'égoïsme. Mon père était devenu une légende à Strasbourg. Enfin, il était aussi fasciné par l'histoire. »

Ange, 26 ans...
« Tout petit, je voyais mon père comme un magicien, il gravait des dessins sur la peau des gens et ça restait à tout jamais. Aujourd'hui, certains clients plus âgés, me rappellent qu'ils m'ont vu tout petit courir et jouer dans la boutique de mon père. En 1999, j'ai commencé à tatouer avec lui, il a été mon premier client. Guy était le premier à organiser des défilés de tatouage dans les discothèques de Strasbourg. J'ai eu le plaisir d'organiser avec lui la convention de Colmar en 2006. Il a toujours mis beaucoup d'énergie à faire valoir le tatouage comme un art. »

Virginie, maman de Bérénice et d'Ange…
« Guy avait un amour sans bornes pour sa famille. C'était un homme extrêmement gentil, franc et sincère. Il dégageait un genre dur, mais au fond il avait un cœur tendre. Je me souviens qu'il chantait en tatouant dans son patois alsacien et après la séance de tatouage, il dansait quelques pas en rajoutant une blague pour faire rire ses clients. Guy était très humain et généreux. J'ai vécu 27 belles années avec lui. »

Marcus, tatoueur à Strasbourg…
« Ouvert depuis 1976, la boutique de la rue Déserte à Strasbourg tout près de la gare était la seule dans toute la région. Ce lieu était la plaque tournante de Strasbourg, où les militaires étaient nombreux à transiter entre l'Allemagne et la France. À peine la porte poussée, on pouvait voir le client se faire tatouer. Il y avait aussi dans la boutique un billard et un flipper. Un vieux fauteuil de dentiste trônait au milieu de l'unique pièce. Il était tout à fait naturel de rentrer dans cette boutique qui était un peu un lieu de rencontre pour les tatoués du coin, et en bon client, il n'était pas rare pour moi d'arrêter saluer Guy en passant par le quartier de la gare! Je suis resté de longues heures à le regarder travailler et j'enregistrais ses moindres gestes sans même oser poser de questions, j'étais trop timide et surtout j'avais trop peur de sa réaction! Les clients venaient souvent pour rendre visite et pour bavarder. Il y avait toujours une ambiance familiale. »

Bruno Cuzzicoli, tatoueur à Paris…
« J'ai eu le plaisir de rencontrer Guy pour la première fois en 1983 dans mon studio à Paris lors d'une réunion extraordinaire réunissant une douzaine de tatoueurs français. Pendant les 24 années qui ont suivi, nous nous sommes souvent parlé au téléphone lorsqu'il commandait chez moi du matériel de tatouage. Je me souviens de Guy comme étant un homme très sympathique. »

Sacha, tatoueur à Strasbourg…
« J'ai côtoyé Guy pendant 15 années, c'est lui qui m'a fait mon premier tatouage. Guy venait souvent me rendre visite à ma boutique et moi aussi j'allais le voir dans le quartier de la gare. Je salue et rends hommage à mon collègue et ami tatoueur. »

GUY PEUCKERT 6 février 1954 - 10 juillet 2007




Le temps des séminaires

Par Clément Demers fils
De la transmission du savoir
Tatouage 21 Volume II 2010

125.Seminaire-a-Dijon-5-octobre-2008


C'est avec beaucoup d'enthousiasme qu'en avril 2009, je suis retourné à la plus ancienne et la plus prestigieuse de toutes les conventions de tatouage au monde, celle de la National Tattoo Association (NTA). D'emblée, j'adore ce genre d'événement qui rassemble des gens venus des quatre coins de la planète, avides de partager leur engouement et leur passion pour le tatouage. Chaque fois, l'opportunité de côtoyer tous ces participants et membres, dont plusieurs me dépassent largement en âge et en expérience, me procure une forte sensation de rajeunissement et de renouveau. Quelle belle opportunité de se côtoyer et d'en apprendre toujours plus sur la profession et d'en perfectionner ses techniques!

Chaque année, la NTA donne rendez-vous à ses milliers de membres dans une nouvelle ville américaine. En 2009, pour célébrer la tenue de son 30ième conventum, c'est à Concord en Caroline du Nord, contrée natale du légendaire Paul Rogers, que nous avons été conviés. Une programmation marathonienne nous y attendait. Pendant près de cinq jours des activités diverses nous ont été proposées : tournois de golf, courses de Go Karts, banquets, encan d'œuvres d'art, performances artistiques en direct, concours, remise de prix, hommages et bien sûr la tenue des séminaires si appréciés des membres. Soulignons que pour clore cette importante convention, un hommage coloré et humoristique fut rendu au célèbre Lyle Tuttle, lors d'un « bien-cuit » au banquet de clôture.

Depuis sa fondation en 1976, les conventions de la NTA sont brillamment orchestrées par les plus anciens et les plus grands noms du monde du tatouage. Ainsi, la notoriété de l'association ne cesse de s'étendre mondialement grâce entre autres, aux séminaires qu'elle offre depuis 1979, l'année ou Bob Shaw a donné son premier cours sur des techniques de cover-up. Depuis, une quinzaine de séminaires sont présentés annuellement par des gens chevronnés possédant une expertise indéniable et précieuse, non seulement dans le domaine du tatouage et du piercing, mais aussi dans des domaines susceptibles de faciliter le travail du tatoueur. Ce sont donc, des centaines de tatoueurs et de perceurs qui, tout comme moi, s'enrichissent de ces nouvelles connaissances et qui progressent grâce à ces cours.

Les sujets abordés y sont aussi riches que variés (conception de machines, réglage des machines, techniques, dessin, symbolisme, emplacement, lettrage, cover-up, maquillage, détatouage, photo, infographie, présentation & portfolio, marketing, organisation, impôts & gestion, aspects légaux & réglementations, piercing, aspects médicaux & hygiène, histoire, traditions, littérature, etc.). La vente et la publicité relatives au matériel de travail ne sont pas le but de ces séminaires mais y sont plutôt présentées à titre de démonstration promotionnelle.

L'intérêt de ces conférences, c'est qu'elles sont animées par des professionnels d'expérience qui prennent un réel plaisir à transmettre leur savoir, à enseigner leurs différentes techniques de travail et à stimuler la créativité de leur auditoire. J'ai eu le privilège d'y rencontrer toutes sortes de personnes, toutes plus intéressantes les unes que les autres, parfois très amusantes et même très colorées. Chacune ayant sa personnalité, sa façon unique et originale de communiquer sa passion. Parmi celles-ci, Chuck Eldridge de Tattoo Archive, un être remarquable. Le séminaire qu'il a présenté à la convention de Concord, était consacré à Paul Rogers. Par le biais de photos d'archives et de nombreuses anecdotes nous permettant de faire un survol de sa vie et de sa longue carrière, Chuck nous a dévoilé le portrait de cet artiste et concepteur distingué qui a généreusement contribué à faire évoluer la profession dans l'amour et le respect de l'art .

Voilà pourquoi mon intérêt pour ces grands rassemblements de professionnels ne cesse de m'inspirer et m'incite à partager à mon tour. C'est ainsi, qu'en 2008, alors que les séminaires étaient encore inexistants en France, j'ai décidé de présenter mon cours aux conventions de tatouages de Belfort et Dijon. C'est grâce à une collaboration avec l'Association Tatouage 21 que ce projet s'est concrétisé. L'expérience a été très positive. Ce séminaire, que je présente également en français depuis déjà quelques années au Québec, porte sur l'assemblage, les réglages et l'entretien des machines à tatouer. Ce cours d'une durée de deux heures est accompagné d'un guide technique intitulé Petit manuel et grands secrets qui est offert aux participants (ainsi qu'un certificat de participation).

Des séminaires en Europe? Je le souhaite vivement. Certains ont déjà eu lieu en Angleterre au cours des dernières années et d'autres pourraient éventuellement se dérouler dans le milieu francophone européen. Des milliers de professionnels de langue française pourraient ainsi avoir accès à de précieuses ressources et informations nécessaires pour se perfectionner et exceller dans leur travail.

Les Américains font figure de proue dans le domaine du tatouage. Leur apport à la culture de cet art est indiscutable. La tenue fréquente de conventions, comme celle de la NTA, n'y est pas étrangère. Notons que près de 300 séminaires sont offerts dans une soixantaine de conventions en Amérique durant toute l'année, qui permettent de promouvoir la crédibilité et le professionnalisme dans l'art du tatouage. Certains de ces cours sont gratuits et d'autres coûtent entre 50 et 300 USD. Notons que plusieurs états et municipalités sont maintenant régis par une réglementation qui oblige les tatoueurs et pierceurs à suivre certains séminaires, notamment au niveau des aspects médicaux (santé de la peau, types de peau, maladies, etc.) et sur les mesures d'hygiène afin de pouvoir obtenir les certifications nécessaires à l'obtention d'un permis d'opération de commerce.

Alors pourquoi ne pas créer de tels événements dans l'Europe francophone ? S'ouvrir à ces nouvelles possibilités de partager et de rencontrer des gens expérimentés venus de partout à travers le monde, c'est enrichir la profession et lui donner des possibilités d'expansion illimitées.

1 D'ailleurs suite à la trentième convention du (NTA), Chuck nous a invité à un grand rassemblement d'artistes à son musée, le Tattoo Archive, situé à Winston-Salem en Caroline du Nord (à une heure de la ville de Concord). Cet endroit, est un centre d'archives exceptionnel et un centre de diffusion unique au monde. Une exposition permanente sur Paul Rogers y est présentée.




Bruno Cuzzicoli : Le tatoueur de Pigalle

Entretien avec Clément Demers fils. Travaux : Bruno Cuzzicoli
Tatouage 21 Volume II 2010

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D'où venez-vous Monsieur Cuzzicoli ?

Je suis né à Nanterre… en banlieue parisienne en 1937 ; tout juste neuf mois après le front populaire avec, autour de ce repère inoubliable, de quoi taquiner mes parents en faisant observer que les grèves avaient du bon et qu'ils s'en étaient donné plus qu'à cœur joie. Nanterre est une banlieue ouvrière à l'Ouest de Paris. A l'école communale, j'ai bénéficié de l'enseignement public obligatoire décrété par Jules Ferry en 1871. Avant de poursuivre des études supérieures, j'ai ainsi acquis la formation éclectique axée toujours sur le respect mutuel. On ne parlait à l'époque « d'Education Nationale » mais plus simplement de « l'Enseignement Public » par des Maîtres ou des instituteurs. L'éducation de l'enfant était à faire par ses parents. En classe nous revêtions tous la même blouse grise et en récréation ou en sortie la même pèlerine et le même béret bleu. Les mains devaient être lavées et présentées recto/verso à l'instituteur avant d'entrer en classe. Les livres et cahiers étaient distribués par l'école et la tenue de ces pièces qui nous étaient confiées était vérifiée et comparée toutes les semaines. Cette base égalitaire favorisait entre les gosses l'esprit de compétition des meilleures notes et dépolarisait, je le crois, la guerre et l'occupation. Ce qui ne m'empêchait nullement de faire le pitre, des farces ou de « rêvasser ».

Les bruits de bottes se faisaient de plus en plus pressants, au début de l'année 1940 et la frayeur s'est emparée des Parisiens. Notre mère a alors décidé, en juin, de rejoindre le père militaire à la base aérienne de St Cyprien, prés de Tours. C'était « l'exode ». Bien que très jeune, j'ai conservé quelques images de cette marche interminable. Aucun souvenir toutefois de l'« accident de poussette » dont j'aurais été victime sur la route encombrée. Une histoire de voiture pressée qui, m'a-t-on dit, aurait heurté mon landau, provocant ma première « chute avant » et, peut-être, ma passion pour le judo et ces traits de fantaisiste amuseur « tombé sur la tête » ou « complètement marteau » comme cela se disait à l'époque.

A notre arrivée à la base aérienne, Dame Chance, en la personne d'un commandant, désigna mon père pour évacuer un couvent de religieuses sur Agen et sur Libourne, nous offrant ainsi l'aubaine de profiter du transport. Notre camion fut le dernier à franchir le pont sur la Loire et je me souviens des avions qui, en rase-mottes, mitraillaient les routes. J'ai appris plus tard que ces appareils étaient italiens, ceux des fascistes de Mussolini et que l'Italie venait de déclarer la guerre à la France. Le lendemain de notre arrivée à Libourne, les allemands arrivaient et c'est par un autre miracle, que mon père, habillé en religieuse, n'ait pas été fait prisonnier.


Avez-vous eu quelques frayeurs durant cette période d'occupation ?

Comme tout le monde bien sûr ! A cinq ans, j'étais naturellement trop jeune et inconscient pour capter le sens profond de cette ignominie patente. J'ai eu la chance d'être un enfant désiré, choyé et donc très entouré dans une famille où nous nous aimions et étions solidaires. Mes pétoches de l'époque n'étaient que celles du garnement qui, en raison des facéties de son âge faites en surnombre, ne redoutait que le martinet en rentrant à la maison. Les frayeurs profondes, celles qui vous prennent aux tripes, viendront plus tard, en Algérie pris en embuscades, au Sahara… figé et égaré dans une tempête de sable ou encore en mer, au retour du service, quand des vagues gigantesques, grossies par la rupture du barrage de Fréjus, faisaient gémir les structures du bateau. Comme pour tout le monde, d'autres angoisses plus profondes viendront avec la vie de chaque jour. Chaque fois comme autant de rappels à plus de sagesse ou d'humilité.


Comment avez-vous vécu votre enfance ?

Le plus simplement du monde et comme tous les gosses de ma condition. Mais plutôt bien par ce que toujours dynamisé par la famille. Il fallait être très attentif et toujours actif. Sans allocation familiale à attendre, nous n'avions pas le temps de bâiller. Pendant que les parents travaillaient, Il fallait contribuer aux tâches et besoins du foyer. Pendant les congés scolaires, moins nombreux qu'aujourd'hui, je trouvais des « p'tits boulots » allant de la récupération des métaux dans les décharges industrielles au lavage des carreaux chez les commerçants du quartier. Le travail ne manquait pas. Le chômage n'avait pas cours… il suffisait de relever les manches et « hardi petit! » avec la pelle, la pioche ou la bêche pour « retourner le potager » d'un voisin âgé. Nous « bossions », heureux de bien faire et le cœur à l'ouvrage, ce qui n'empêchait pas de suivre des études convenables. Dévoués à la transmission des connaissances, nos instituteurs, à qui nous disions « Madame » ou « Monsieur » en cours complémentaire, ont su nous rendre avides de découvrir le monde, distinguer et respecter toutes les espèces vivantes ou inertes de notre environnement. L'enseignement public était si clair et si bien dispensé qu'à plus de 70 ans, je visualise encore la plupart de leurs cours.

Le service militaire en Afrique du Nord m'a forgé le caractère et fait beaucoup de bien. En coupant par l'éloignement le cordon familial, il forçait les « p'tits gars » de ma génération à sortir de la Dolce Vita de l'après-guerre et de la Vespa, de les placer en situation d'hommes, face à des responsabilités dont celle du respect de tous pour ne pas se faire casser la gueule mais surtout de nous placer d'office en acteurs d'autres conflits.

Grâce à Heudebert, l'inventeur de la biscotte, mais aussi employeur de ma mère, durant l'occupation, notre famille bénéficiait d'un petit plus croustillant, ainsi n'avons-nous pas réellement connu la famine. Certes les rutabagas ou les topinambours étaient plus fréquemment au menu que les rares, belles et délicieuses pommes de terre. Accommodés par le talent et le génie culinaire de notre mère, les plus tristes de ces légumes devenaient des mets exquis. Avec leurs conditions modestes et beaucoup de courage, mes Parents s'adaptaient. Je n'ai compris qu'après, combien en ces temps difficiles, ils avaient du faire de prouesses afin que leurs enfants ne souffrent pas de la guerre. Naturellement « la chasse au gaspi » était de mise partout, jusqu'au papier journal qui emballait le poisson sur les étals et qui, en fin de course, suppléait à celui plus soyeux qui manquait. Il offrait en plus de connaître l'actualité tout en se livrant aux joies de la défécation. Beaucoup ont ainsi appris à lire!

Durant l'occupation, les hivers furent particulièrement rigoureux, d'autant que la nourriture et les combustibles faisaient défaut. Nos poêles russes, Godin ou cuisinières fonctionnaient avec du bois, du coke, des cosses de marrons d'Inde ou de la tourbe qui empestaient la maison mais qui tenaient bien le feu. Nos -20°C ou -25°C, inhabituels à Paris, gelaient les conduites d'eau et celles d'évacuations. Les autobus au réservoir de gaz sur le toit toussaient dans les côtes et entre le pont de Neuilly et la place de La Défense la « poussée humaine » n'était pas exceptionnelle, surtout quand, du fait des routes verglacées, les roues patinaient, ce qui faisait brocarder les chansonniers. Maintes activités étaient paralysées, mais pas nos jeux « tous terrains » de garnements, prompts à s'adapter sous tous climats. Mes « miches » se souviennent encore non seulement des fessées reçues pour mes saccages de vêtements ou de galoches brûlées par la neige, mais aussi des gadins sur la Seine gelée que nous traversions à pieds. De cet hiver 1943, je conserve aussi l'image de ce mystérieux gazogène du camion de mon père. Je ne parvenais pas à comprendre comment ce gros fourneau noir fumant et puant derrière la cabine, alimenté lui aussi par des briquettes de tourbe, pouvait faire avancer le véhicule. Qu'il en avait du courage et du mérite mon père qui, pour nourrir sa famille, devait se lever toutes les trois heures dans la nuit noire et glacée pour aller surveiller et entretenir la pression du « gazo ».


Avez-vous voyagé ?

En colonies de vacances, en 1942, j'ai découvert les majestueux Mont Blanc et la Mer de Glace. A l'époque elle était propre, plus longue et plus large. Chamonix n'était encore qu'un bourg avec un style plus autrichien ou suisse qu'aujourd'hui. J'étais, à l'âge de cinq ans, intrigué par ses maisons de bois posées sur les étables de pierres. L'odeur des vaches régnait dans les ruelles et le concert carillonnant que les bovins y entretenaient accompagne toujours, dans mon souvenir, ce moment heureux. Les moniteurs nous ont appris à voir et observer les métamorphoses de la nature dans cette splendide vallée, à l'apprécier et à la respecter. Tout était beau, lumineux et géant. En 1948, mes parents et moi sommes allés en Calabre d'où mon père était originaire, un voyage interminable de trois jours et deux nuits en train. Nous étions « crevés » à l'arrivée mais pour ma part, tellement admirative des sites italiens et de la Méditerranée que je voyais pour la première fois, qu'après une bonne nuit de sommeil, les cieux de Calabre et de Sicile étaient redevenus enchanteurs. Avant de revoir la Méditerranée, aux frais de l'Armée en direction de l'Algérie, j'avais voyagé en Espagne, en Hollande et en Belgique. Plus tard avec nos enfants nous avons visité le nord de l'Europe jusqu'au Cap Nord en camping car ; nous avons aussi séjourné dans la région des lacs italiens et de St Anton in Alberg en Autriche, des sites superbes.

En 1976, avec mon épouse et nos enfants nous avons admiré le Japon, l'Australie, le Canada, les USA et le Mexique. Par ces voyages lointains, je souhaitais montrer à nos enfants que les gens des antipodes ne marchent pas sur la tête et combien, pour se cultiver, il est nécessaire d'aller à la rencontre des pays et des peuples. Ces visites ont été très positives. Elles nous ont permis d'enregistrer de très beaux souvenirs. Je repense, toujours avec plaisir, à ces inconnus du bout du monde dont je ne comprenais pas nécessairement la parole mais qui par leurs expressions, leurs regards et leurs gestes m'ont offert beaucoup. Je revois en particulier ces aborigènes à proximité d'Ayers Rock au cœur de l'Australie, initiant mon fils au lancé du boomerang. L'un d'eux nous a démontré avec beaucoup de bon sens et de patience qu'un boomerang ne doit pas revenir : s'il revient, c'est qu'il a manqué la cible pour avoir été mal lancé et donc de façon irréfléchie. Le risque patent étant de le recevoir plus tard en pleine gueule, une bonne leçon à méditer…


Vous avez fait votre service militaire ?

L'insurrection algérienne a mis un terme à mes études. J'avais 19 ans quand, le sursis a été refusé, j'ai quitté les cours supérieurs pour rejoindre directement l'Algérie. Une première erreur d'aiguillage, une chance pour un gars qui aime voyager, m'a conduit, avec près d'un mois de retard, à Philippeville à 500 kms de ma destination. Une deuxième erreur, autre chance, m'a permis de visiter les gorges impressionnantes du Rummel au sud de Constantine et, avant de parvenir à Châteaudun du Rummel dans le train aux wagons rustiques en bois, de connaître sans dommage le baptême du feu d'une première embuscade.

Après « les classes », quelques opérations dans les djebels et les premiers galons, la chance s'est à nouveau manifestée : un GMC et d'une jeep crayonnés sur un coin de nappe et un permis psychotechnique en poche, obtenu avant l'armée, m'ont dirigé vers l'École de Cavalerie à Hussein Dey où j'ai eu l'honneur de servir. La mission consistait d'une part à décorer les chambrées et d'une autre à piloter un autocar tout neuf qui n'attendait qu'un titulaire du permis relatif `sa conduite. L'École de Cavalerie d'Algérie avait des autocars mais pas de personnels qualifié pour les conduire ! Elle n'était pas la seule, ce qui m'a valu de séjourner pour des formations dans d'autres unités qui disposaient pareillement de matériels mais pas de conducteurs ou de pilotes. Ma vie est pleine de ce genre de contextes, d'opportunités ou de rencontres.

N'appréciant pas trop faire la lessive, j'ai profité du car pour rentrer une première machine à laver achetée au marché aux puces de l'amirauté. La machine et la lessive ont été rapidement amorties en lavant, à prix modique, le linge des copains : le bouche-à- oreille a fait le reste. J'ai investi dans d'autres machines à laver que je louais dans les chambrées, jusqu'au jour où le capitaine m'a demandé des nouvelles de mon industrie et signifié la renaude du colonel sur les factures d'eau et d'électricité. « Le choix vous appartient, mon capitaine ; d'un côté vos gars sont propres dessus/dessous ou d'un autre, ils continuent à porter des fringues plus ou moins puantes de sueur, ce qui n'est pas à l'image de l'École ? ». Je suis sorti d'un entretien avec le colonel avec la mission et les moyens d'installer une laverie pour la caserne. Mes « p'tits boulots » se sont alors orientés vers le développement des photos et la location, aux permissionnaires du dimanche des vélos, des mobylettes et des motos achetées aux libérés. Deux bons jobs qui marchaient bien en aidant les copains participants. Les prémices du tatouage me sont venues sur les murs de notre chambrée avant de réaliser des dragons ou autres bestioles fantastiques sur des quilles ou des valises en bois.


Comment s'est passé votre retour à la vie civile ?

En raison d'un grave accident de circulation survenu à mon père durant mon service, à mon retour, j'ai retrouvé la famille en grandes difficultés et des dettes qu'il m'appartenait de curer. Avec un petit camion et 5000 francs prêtés par un copain, je suis devenu marchand de légumes. La nuit aux halles, pour acheter, et le jour à « la chine », en ambulant pour vendre vite. Fatiguant ce boulot mais enrichissant dans tous les sens. J'ai du rechercher des formules innovantes ce qui n'était pas spécialement facile autour de carottes ou de patates ! L'idée a consisté au conditionnement en sachets de deux kilos pour les pommes de terre et de un kilo pour les carottes. C'était nouveau. Les clientes appréciaient la formule et de surcroît je livrais à domicile les sacs de 50 ou 25 kg selon les besoins. Les années de guerre et de privations m'avaient appris à m'adapter aux besoins et non le contraire. Alors çà a marché. J'ai acheté à crédit mon premier Galion : un 2T5 Renault tout neuf. Dieu qu'il était beau et que j'étais fier ! Au dessus du pare brise j'ai dessiné et peints une belle coupe de fruits en hommage à Bourvil et à son aimable chanson Salade de fruits, une belle musique de l'époque avec des paroles simples bien dans le registre de la vie à laquelle j'aspirais et que, mon épouse et moi, connaissions.


Comment en êtes-vous venu à vous intéresser au tatouage ?

Je sais par expérience que ce n'est pas l'homme qui fait l'évènement mais l'évènement qui fait l'homme, c'est lui qui choisit. Rien ne me prédestinait vraiment à la pratique du tatouage. Ça a été pour moi une rencontre et une curiosité. Au travers de lectures ou d'anecdotes j'en avais tout juste une vague idée. Contrairement à une idée répandue, nous ne connaissions pas cette pratique et je ne me souviens pas d'avoir vu de camarades tatoués. Le peu que j'en connaissais, bien avant mon service militaire, se limitait aux « marques infamantes » des esclaves, à la « flétrissure » des bagnards ou encore à l'ignominieuse immatriculation opérée à la chaîne sur les déportés. Cette rencontre s'est fait de passage à Rotterdam en 1955 et plus tard à Amsterdam dans le studio de Peter.


Comment s'est produite cette rencontre ?

Peter De Haan était un homme grand, costaud et peu avenant, à priori. Faute de savoir m'exprimer en Néerlandais, ma sœur, qui connaissait le tatoueur et la langue, me servi d'interprète et ce qui devait arriver arriva... À mon retour d'Algérie il était presque mon « beauf ». Plus attaché par nature à comprendre le fonctionnement et l'objectif du système de la machine utilisé que par ses relations avec ma frangine, j'ai questionné ; j'étais surpris par l'hétéroclisme de ces appareils qui me paraissaient assez rudimentaires, voire anachroniques. Mais dans la mesure où çà fonctionnait, pourquoi pas ? Se retrouvait bien là le principe de la loi sur les champs électromagnétiques, déposée par les physiciens Ampère, Volta et Foucault à Paris en 1773 et complétée 1780.

A mon retour, comme nous l'avons tous fait, avec des bouts de ferraille et des éléments d'une sonnette électrique, je fabriquais mon premier dermographe. Je ne pensais pas, à l'époque, être innovateur du mot et que je le déposerais un jour à l'INPI. Pas plus que je fabriquerais plus tard, des centaines d'appareils du même nom et que, encore maintenant, la société que je dirige en vendrait des centaines autour de la planète, notamment au Japon notre premier client, suivi de la Chine et de la Belgique. Lors d'une autre visite à Peter, je lui montrais ce prototype qu'il s'empressa naturellement d'essayer. Manifestement l'appareil lui convenait et, après m'avoir prodigué quelques judicieux conseils, il me demanda de lui en fabriquer un pour son usage personnel. Ces recherches sur les appareils m'ont d'abord amusé, intéressé et finalement passionné.

Début 1961, j'ai fait un bref stage chez Peter pour mieux distinguer ses manières de procéder et comprendre si possible le processus histophysiologique des corpuscules pigmentaires dans le derme. Ce séjour a été très instructif et édifiant, m'incitant à m'orienter dans le futur pour pratiquer cet art. Nous avons travaillé dans un bon état d'esprit, l'argent n'étant pas notre objectif. J'ai ensuite aménagé en studio de tatouage un camion de déménagement avec lequel, Peter et moi, sommes partis tenter l'aventure à proximité des camps américains et canadiens en Allemagne. C'est là où j'ai pour ma part entendu parler de tatoueurs américains talentueux et de Clément Demers à Montréal.


Avez-vous continué à voyager par la suite ?

Oui, en juillet 1976 mon épouse, notre fils et moi avons visité Mme et M. Huck Spaulding. De là, nous sommes « montés » à Montréal pour faire connaissance et présenter mes respects à la famille Demers. L'accueil chaleureux que ces garçons nous ont réservé nous est allé droit au cœur. Nous avons poursuivi ce premier périple nord-américain par Chicago nous avons rencontré Phil Sparrow (un grand bonhomme au sens intellectuel), à San Francisco nous avons été accueillis chez Lyle Tuttle et Don Ed Hardy, avons salué Cliff Raven à Los Angeles et présenter nos respects à la famille Web. Un mauvais « tour de reins » nous a contraints de rentrer plus rapidement, empêchant de ce fait nos visites à d'autres confrères précédemment reçus à Paris. C'était à la belle époque du compagnonnage… avec un tatoueur dans chaque ville.


Leurs avez-vous parlé de vos projets concernant la création de Jet France ?

Non, parce que ce n'était pas d'actualité. Je n'envisageais rien dans ce sens. Mon épouse, notre fils et moi voyagions essentiellement pour le plaisir et découvrir le monde.
A l'occasion de notre second voyage en Amérique du Nord, avec notre fille, l'idée germait et nous avons rencontré à nouveau Huck Spaulding pour distribuer ses productions en France. Huck Spaulding est un personnage étonnant et que j'aime bien. Son épouse et ses enfants, fort agréables, sont chers à mon souvenir. Ce furent les débuts de Bruno Systems et bien avant la création de Jet France. Cà a démarré gentiment puis, ne pouvant tout faire et être partout à la fois, j'ai engagé plusieurs collaborateurs ; aujourd'hui nous formons une bonne équipe. Mais quand bien même suis-je devenu employeur, je reste avant tout l'ouvrier de Jet France avec la satisfaction d'avoir été le tremplin ou le détonateur de plusieurs générations de jeunes talents. De ceux là même qui médisent mon action… dont je n'ai aucunement à rougir, ni à rendre de compte, aura permis à des centaines de jeunes de sortir par leur travail de difficultés ou de promiscuités et de gagner aujourd'hui leur vie honnêtement. J'ai pour ma part le sentiment d'avoir été « quelque part quelqu'un » sur leur chemin.


Voyagez-vous encore ?

Moins maintenant, avec l'âge les centres d'intérêt changent. Le déferlement erratique du tribal m'a détourné de l'intérêt, du moins de l'intensité, que je portais à cette pratique dans les années soixante. Quand nous voyageons maintenant c'est pour le plaisir. Lorsque nous rencontrons des studios de tatouage, il m'arrive quelques fois d'y pénétrer discrètement, pour en ressentir l'atmosphère que le confère y entretient.


Quels sont vos projets futurs ?

Dans la mesure du possible et compte tenu du contexte économique et des complications administratives notre désir est de passer le relais. À 72 ans et mes objectifs atteints, je souhaite disposer d'un peu de temps pour n'avoir rien à faire. Le temps c'est toujours lui qui nous a, alors ? J'aimerais en dégager suffisamment pour prêter plus d'attention à mon épouse. Elle a été et reste ma collaboratrice la plus attentive, elle a supporté mes excès d'humeur, mes silences d'études et de réflexions et, dans les moments difficiles, elle a su être à la hauteur des événements. Pour avoir ce que je n'ai pas, elle m'a patiemment beaucoup appris. Suffisamment en tous cas pour, dans bien des sens, me permettre d'aboutir à la conviction qu'elle donne la vie certes, mais que dans la vie, c'est aussi la femme qui fait l'homme. Je lui dois donc d'être ce que je suis… Nous sommes mariés depuis 47 ans. Elle a su être l'épouse qu'il me fallait et établir ou pondérer mes équilibres. Le juste retour veut que je lui consacre le temps et les attentions que mes activités débordantes ne m'ont pas permis de lui consacrer. Nous aimerions profiter tranquillement du reste de notre âge tout simplement.

 

Bruce Bodkin Jr. raconte ses débuts
Entretien avec Clément Demers Jr. en 2010

 

126.Bruce Bodkin

 

Bruce Bodkin Jr. 1948-2016


D'où viens-tu, Bruce ?

« J’ai grandi principalement à Trois-Rivières. Je suis né à Toronto en 1948, dans une famille catholique irlandaise. La tradition irlandaise voulait que le premier fils d’une famille porte le même prénom que le père afin de conserver le clan. Mon père Bruce Bodkin Sr. était photographe à Toronto et c’est là qu’il a rencontré ma mère Mary Lambert, une jeune Irlandaise native de Trois-Rivières. En 1952, nous avons déménagé à Trois-Rivières, je n’avais que quatre ans. J’ai été admis à l’école irlandaise Saint-Patrick, la même école où allait ma mère. Je me souviens que nous portions un petit uniforme avec un kilt et une chemise blanche. Notre maison était située dans le quartier nommé la petite Pologne, un quartier dur et dangereux où il ne fallait pas s’y promener le soir, où même la police n’y venait pas ».


Quand as-tu commencé à t’intéresser au tatouage?

« Dès l’âge de 12 ans, j’étais devenu complètement fasciné par les tatouages. Je me souviens avoir traversé toute la ville jusqu’au Vieux-Port pour flâner devant le salon de tatouage d’un certain monsieur Goulet. J’attendais patiemment pour voir sortir des hommes et des femmes fraîchement tatoués. Le salon avait une allure professionnelle avec tous ces murs entièrement tapissés de dessins. Monsieur Goulet portait un sarrau blanc et avait les deux bras entièrement couverts de tatous. Trois-Rivières était un port important à cette époque, les marins et les navires y venaient des quatre coins du monde. Un jour en 1962, à l’âge de quatorze ans, je trouvai une petite annonce classée dans le magazine américain Popular Mechanics qui annonçait des équipements de tatouage à vendre par un certain Milton Zeis à Rockford, Illinois. J’avais réussi facilement à convaincre mon père que si on achetait des machines à tatouer, on pourrait faire beaucoup d’argent à temps perdu. Il a aimé l’idée et a fait venir deux machines électriques par la poste. J’ai observé mon père tatouer un de ses amis et j’ai vite compris comment ça marchait. Quelques mois plus tard, mon père s’est désintéressé à la chose et il m’a donné les machines. J’ai réussi à faire mes premiers tatous sur le comptoir de la cuisine avec mes amis comme clients pour me pratiquer ».

Quand as-tu eu ton premier tatouage?

« C’était en 1962, j’étais à Toronto avec mon père et nous sommes allés voir le vieux tatoueur Sailor Joe Simmons, et je me suis fait tatouer un petit cœur sur l’avant-bras pour la somme de 3$. Je me souviens lui avoir demandé si c’était difficile de devenir tatoueur et il m’a répondu qu’il fallait suivre des cours de dessin pour commencer ».

Tu voulais en faire un métier?

« Pas immédiatement. D’abord en 1970, j’ai décidé de m’enrôler dans l’armée canadienne, c’était pour moi un rêve de jeunesse, une façon de voyager et voir le monde. Ce pendant, mon expérience avec les évènements de la crise d’octobre m’a laissé un goût amer de la vie militaire et c’est pour ça que j’ai décidé de quitter les forces, en juin 1972. Après l’armée, j’ai retrouvé l’ambition de devenir tatoueur professionnel. Mon fournisseur Milton Zeis étant décédé cette année-là, il fallait que je trouve un autre endroit pour m’approvisionner. J’ai eu l’idée brillante d’aller à l’hôtel Château Frontenac dans la grande cabine téléphonique où étaient mis à la disposition du public tous les bottins téléphoniques des grandes villes en Amérique du Nord. J’ai trouvé des dizaines d’adresses de tatoueurs et je leur ai tous écrit une lettre dans l’espoir de trouver une place pour acheter des équipements professionnels. À cette époque, les correspondances postales prenaient des semaines, voire même des mois pour arriver. Seulement deux personnes m’ont répondu, Cliff Raven de San Francisco et Doc Forbes de Vancouver, de qui j’ai obtenu beaucoup d’aide et de renseignements, de bons conseils et adresses utiles. J’ai également trouvé Huck Spaulding, un fournisseur bien connu aux États-Unis. La semaine suivante, je suis parti à Voorhesville dans l’état de New York à la grande résidence et usine de Huck Spaulding. J’ai été impressionné par la grandeur de son entreprise. Il a été extrêmement accueillant et m’a tout vendu ce dont j’avais besoin et m’a donné aussi un tas de bons conseils professionnels. À mon retour vers Québec, je me suis arrêté à Montréal pour rencontrer le professeur Clément Demers et son fils Clément Jr. C’était le début de notre longue amitié ».

T’as finalement ouvert ton salon de tatouage?

« Oui. J’ai loué un petit local au 819, de la côte d’Abraham à Québec. J’ai accroché dans la vitrine une petite pancarte où il était inscrit : OUVERT TATOUEUR PROFESSIONNEL et j’ai exécuté mon tout premier tatouage professionnel le 8 décembre 1972. Ma clientèle était constituée généralement de militaires de Val-Cartier, de marins qui venaient de partout, de gangs de motards comme les Devil’s Disciples, Satin’s Choice, Pacific Rebels et les Hell’s Hounds de Québec, sans oublier toute la petite pègre locale. Je me souviens de l’ampleur de la demande pour les tatous en 1980, et tout l’argent que j’ai fait cet été-là. Cette même année, je suis allé à Reno, Nevada pour assister à la première convention de tatouage en Amérique et ce fut pour moi une expérience enrichissante et motivante. Avec le temps et les années, j’ai été toutefois confronté à différents problèmes personnels, les dettes avaient augmenté et la clientèle avait beaucoup diminué. J’ai gardé ma boutique ouverte pendant 12 années et elles n’ont pas toutes été faciles par moment. Finalement, j’ai été contraint à mettre la clé dans la porte définitivement en 1984.

Et que fais-tu maintenant?

« Je travaille à l’occasion chez Bodkin Tattoo à Montréal, dans la nouvelle boutique que ma fille Dominique a ouverte tout récemment. Je suis heureux de la voir s’investir dans le métier et qu’elle réussisse comme ça. Aujourd’hui, je suis content d’être devenu un pionnier ou une référence pour les plus jeunes générations de tatoueurs. Je suis surtout heureux quand quelqu’un arrive avec des questions sur les techniques de tatouage ou le réglage des machines. Après toutes ces années, ce métier n’a plus beaucoup de secrets pour moi ».

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Pour rectifier ou rajouter de l’information :
tatouageactuel@hotmail.com


Remerciements :
- Chuck Eldridge Tattoo Archive
- Philippe Dubé Université Laval Québec
- Patrick Chaudesaigues Tatouage 21

 

 

 
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